BLOGUE | Où peut-on aller lorsque le réchauffement climatique atteint un seuil critique?

Par Philippus Wester, chercheur principal, HI-AWARE

Même un réchauffement global de 1,5 degré, comme le prévoit l’Accord de Paris, serait trop important pour la région de l’Hindu Kush-Himalaya (HKH), car il entraînerait une hausse des températures de 2,1 degrés et une perte d’un tiers du volume des glaciers de cette région en 2100. Avec une hausse globale de 2 degrés, le réchauffement de la région de l’HKH pourrait atteindre 2,7 degrés, et le volume des glaciers serait réduit de moitié. Il est alarmant de constater que les projections fondées sur les tendances actuelles des émissions montrent un réchauffement allant jusqu’à six degrés et une perte des deux tiers du volume des glaciers d’ici 2100. Ces changements auront des répercussions directes sur la vie d’un quart de milliard de personnes vivant dans les montagnes et les collines de la région de l’HKH, ainsi que sur 1,65 milliard d’habitants en aval.

Ce ne sont là que quelques-unes des principales conclusions de HI-AWARE qui ont alimenté l’important Rapport d’évaluation de l’HKH, publié par Springer au début janvier 2019. La région de l’HKH, souvent appelée le troisième pôle puisqu’elle contient la plus grande concentration de neige et de glace en dehors des régions polaires, est la source de 10 grands fleuves asiatiques, fournissant de l’eau et d’autres services écosystémiques à plus de 1,9 milliard de personnes, soit 25 % de l’humanité. S’étendant sur quelque 3 500 km à travers certains des environnements les plus humides et les plus secs du monde, et s’élevant sur huit kilomètres verticaux à travers presque toutes les zones agroécologiques existant sur Terre, la région de l’HKH est l’un des plus grands systèmes montagneux du monde : elle abrite les plus hauts sommets du monde, des cultures uniques, une flore et une faune variées et une vaste réserve de ressources naturelles. Il s’agit aussi d’un environnement fragile et extrêmement vulnérable aux changements climatiques. À cela s’ajoutent des changements socioéconomiques rapides qui menacent sérieusement les systèmes de subsistance des communautés pauvres.

Il y a exactement six ans, en mars 2013, ont débuté les recherches du consortium HI-AWARE (Himalayan Adaptation, Water and Resilience) sur les bassins fluviaux dépendants des glaciers et des accumulations de neige pour améliorer les moyens de subsistance. À l’époque, on ignorait beaucoup de choses sur les changements climatiques futurs et leurs répercussions sur les glaciers et les moyens de subsistance de la région. Pour combler cette lacune, le Centre international de mise en valeur intégrée des montagnes (ICIMOD), une organisation intergouvernementale régionale appartenant aux huit pays membres de la région de l’HKH, a créé un partenariat avec BCAS, TERI, PARC et Wageningen Environmental Research (précédemment Alterra). Le consortium visait l’amélioration des capacités d’adaptation et de la résilience face aux changements climatiques des femmes, des hommes et des enfants pauvres et vulnérables vivant dans les montagnes et les plaines des bassins hydrographiques dépendants des glaciers et de l’accumulation de neige de l’HKH. Il s’intéressait tout particulièrement aux bassins de l’Indus, du Gange et du Brahmapoutre.

En mettant fortement l’accent sur la recherche et le développement de preuves solides pour éclairer les politiques et pratiques d’adaptation aux changements climatiques dans la région, HI-AWARE s’est fixé des objectifs ambitieux en matière de production de connaissances. Ces objectifs ont été en grande partie atteints, comme l’indique le rapport 2014-2018 sur les faits saillants de HI-AWARE et les résumés dans les 15 documents d’information du consortium HI-AWARE. Certains des résultats les plus intéressants concernent les différences entre un réchauffement mondial de 1,5 et 2,0 degrés pour la région de l’HKH. Alors qu’au cours des dernières années, le consensus scientifique s’est construit sur le modèle général de changement dans la région de l’HKH, confirmant une augmentation progressive de la température et une augmentation modeste des précipitations totales dans les zones sources des bassins des fleuves Indus, Gange et Brahmapoutre à la fin de ce siècle, les chercheurs HI-AWARE ont apporté de nouveaux éléments en étudiant les conséquences d’une augmentation de 1,5 °C des températures mondiales sur les bassins de l’Asie du Sud.

En effet, ils ont analysé les données des modèles climatiques pour déceler les changements dans une gamme d’indicateurs du changement climatique dans les bassins de l’Indus, du Gange et du Brahmapoutre, comme la température, les variations dans les régimes pluviométriques et les précipitations extrêmes, et les changements dans les épisodes de sécheresse et de chaleur accablante. Les résultats, publiés dans Regional Environmental Change, montrent qu’un degré d’augmentation de la température mondiale par rapport aux niveaux préindustriels a déjà été atteint à ce jour dans la région de l’HKH et qu’une augmentation de la température mondiale de 1,5 degré entraînerait une augmentation régionale de plus de 2 degrés en 2100. Ce phénomène s’explique par le fait que les zones montagneuses ont tendance à se réchauffer beaucoup plus vite que les terres basses, un processus également appelé « réchauffement en fonction de l’altitude ». Avec l’Hindu Kush, le Karakoram et les chaînes de montagnes de l’Himalaya en amont des bassins, ce phénomène est particulièrement fort en Asie du Sud. L’analyse des indicateurs du changement climatique a également montré que les répercussions d’un réchauffement climatique de 1,5 degré sont considérables. À titre d’exemple, les précipitations de mousson augmenteraient de 3 à 11 % et l’intensité des précipitations extrêmes de 7 à 11 %. En outre, le nombre de nuits où la température nocturne serait très élevée, empêchant un refroidissement suffisant du corps humain, augmenterait en moyenne de 10 % environ.

En même temps, de nombreuses incertitudes subsistent : par exemple, comment la combinaison de l’augmentation des températures et de l’évolution des régimes de précipitations entraînera des changements dans le calendrier des précipitations et du ruissellement, et dans la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes comme les périodes prolongées de chaleur accablante ou les précipitations de haute intensité. Jusqu’à présent, la plupart des études d’impact climatique se sont concentrées sur les totaux annuels et les moyennes à long terme. Il reste donc beaucoup à faire pour comprendre la façon dont des changements plus locaux, saisonniers et temporels auront des répercussions sur les populations des montagnes et des plaines à des moments critiques (par exemple, la pénurie d’eau au moment des semis), et comment s’y adapter. On ne comprend pas très bien, non plus, dans quelle mesure l’augmentation de la charge atmosphérique en aérosols peut contribuer à modifier les régimes de précipitations dans la région de l’HKH par ses effets sur la microphysique des nuages et sur le réchauffement et le refroidissement atmosphériques.

Bien qu’un plus grand nombre de recherches assure une amélioration de la prise de décision, en partie grâce aux recherches de HI-AWARE, nous en savons maintenant suffisamment pour agir, et il est urgent de prendre des mesures beaucoup plus ambitieuses pour le climat. En effet, un réchauffement global de 1,5 degré mettra déjà à rude épreuve les limites de l’adaptation dans la région de l’HKH, sans parler d’un réchauffement de 2,0 degrés. La lutte contre la pollution atmosphérique massive dans les pays de la région de l’HKH, qui a des répercussions négatives marquées sur la santé humaine et l’agriculture, tout en amplifiant le réchauffement climatique et en accélérant la fonte des glaciers et des neiges, est une priorité importante et générera d’importants avantages secondaires en termes d’atténuation. Parallèlement, il faudra mettre beaucoup plus l’accent sur le renforcement de l’adaptation transformationnelle dans l’HKH et sur une bonne intégration avec les plans et programmes de développement. Cela nécessitera des augmentations très substantielles du financement de toutes les sources, dans le cadre d’une campagne plus vaste visant à atteindre les objectifs de développement durable d’ici 2030 dans la région de l’HKH.

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