BLOGUE | L’IRCAAA soumet sa contribution au rapport spécial du GIEC sur la hausse de 1,5 oC

Par Evans Kituyi, administrateur de programme de l’IRCAAA basé au bureau régional de l’Afrique subsaharienne du CRDI.

Message de Paris

L’Accord de Paris issu de la COP21 préconisait de maintenir la hausse moyenne de la température mondiale bien en deçà de 2 °C au-dessus des niveaux préindustriels et de poursuivre les efforts pour limiter l’augmentation de la température à 1,5 °C. Cet objectif ambitieux additionnel de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C a pris le monde par surprise et est maintenant reconnu comme le seul niveau de réchauffement sûr pour certaines des collectivités les plus vulnérables du monde. Toutefois, il a également fait apparaître un important déficit de connaissances sur la nature, les avantages et la faisabilité d’un monde où il fait 1,5 °C plus chaud, et la nécessité d’une analyse scientifique approfondie. En réponse à cet appel, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a accepté de préparer un rapport spécial en 2018, dans lequel l’IRCAAA propose de nouvelles idées sur les conséquences pour les points névralgiques des changements climatiques en Afrique et en Asie.

Le défi pour la recherche

D’éminents spécialistes du climat ont mis en garde contre une comparaison des répercussions d’une hausse de 1,5 °C et de 2 °C, car celle-ci ne serait pas encore scientifiquement solide, en particulier pour les évaluations à l’échelle régionale, si de telles études ne sont pas conçues correctement. Dans la pratique, l’évaluation des répercussions se fonde le plus souvent sur des expériences climatiques existantes, plutôt que d’être conçue pour étudier le problème en question. De plus, bien que les études sur les effets d’une hausse de 1,5 °C soient peu nombreuses, celles qui ont été publiées jusqu’à présent n’adoptent pas une perspective fortement régionale ou par points névralgiques. Pourtant, des évaluations robustes des répercussions climatiques à différents niveaux d’augmentation moyenne de la température planétaire sont essentielles pour guider les évaluations des interférences anthropiques dangereuses pour le système climatique. Il était donc impératif de mener des expériences spécifiques pour comprendre les effets relatifs sur le climat à 1,5 °C et 2 °C, respectivement, afin d’obtenir des preuves significatives pour le rapport spécial. Bien que les contraintes économiques liées à une hausse de 1,5 °C soient bien connues, il n’y a pas suffisamment de données probantes pour établir une distinction entre les avantages de la réduction des répercussions à 1,5 °C par rapport à un réchauffement de 2 °C.

 

 

L’intervention de l’IRCAAA

La demande d’évaluations régionales pour le rapport spécial a incité l’IRCAAA à manifester son désir d’y contribuer. Les consortiums ont reconnu que l’intérêt de l’IRCAAA vis-à-vis des points névralgiques visant à explorer les effets et l’adaptation avait le potentiel de générer un savoir nouveau sur les terres semi-arides, les bassins hydrographiques de montagne alimentés par des glaciers et les deltas de basse altitude. Non seulement l’IRCAAA adopte une approche régionale, mais elle vise également à synthétiser des données sur des points névralgiques similaires, permettant une comparaison interrégionale et une compréhension des implications pour les plus pauvres et les plus vulnérables. Les études sur une hausse de 1,5 °C sont peu nombreuses, et celles qui ont été publiées jusqu’à présent n’adoptent pas une perspective régionale ou par points névralgiques. L’IRCAAA pourrait ainsi fournir des données distinctes et pertinentes sur le plan des politiques au rapport spécial, en abordant à la fois les incidences biophysiques différentielles et les vulnérabilités socioéconomiques d’un réchauffement limité entre 1,5 et 2,0 °C, ainsi que l’adaptation et les répercussions nationales et régionales des politiques.

L’IRCAAA a donc entrepris d’inclure dans le rapport spécial des contributions évaluées par des pairs, sur les répercussions d’un réchauffement de 1,5 °C pour les points névralgiques à haute vulnérabilité en Afrique et en Asie.

Principaux résultats

Le consortium DECCMA a reconnu sa capacité d’améliorer notre compréhension actuelle des répercussions d’une hausse de 1,5 °C et de 2,0 °C sur l’élévation du niveau de la mer dans les deltas de basse altitude vulnérables, dont les problèmes sont aggravés par les pertes en sédiments et leur affaissement, entraînant la salinisation, des inondations et de l’érosion. Leurs recherches se sont concentrées sur le plus grand delta du monde, celui du Gange-Brahmapoutre-Meghna (GBM), fortement peuplé par des personnes en majorité pauvres. Dans le GBM, l’évaluation a révélé que la différence entre une hausse de 1,5 °C et de 2,0 °C ne serait peut-être pas perceptible avant au moins les années 2040 étant donnée la variabilité annuelle. En revanche, si l’on compare une hausse de 1,5 °C à une hausse de 3,0 °C, la profondeur moyenne décennale des inondations pourrait doubler. De plus, la moyenne décennale de la superficie des terres inondées serait multipliée par 2,5. Les chercheurs ont également observé que de nombreux deltas dans le monde sont menacés par l’élévation du niveau de la mer et la perte en sédiments. Dans un scénario d’émissions élevées, et faute de sédimentation ou d’adaptation suffisantes, la quasi-totalité des terres deltaïques dans les régions analysées seront fortement exposées aux inondations d’ici 2200. Au fil des siècles, l’atténuation du changement climatique et la sédimentation sont la clé de la survie des deltas.

 

Sur la base des données déjà recueillies au cours de l’IRCAAA, le consortium HI-AWARE a apporté de nouvelles connaissances sur les répercussions d’une hausse 1,5 °C et de 2,0 °C sur la glace en amont des rivières de l’Indus, du Gange et du Brahmapoutre et les conséquences sur la disponibilité, le régime d’écoulement et l’ampleur du débit de l’eau en aval. En outre, le delta du Gange-Brahmapoutre est aussi menacé par l’augmentation des inondations liées à l’affaissement des terres, à l’élévation du niveau de la mer et à l’augmentation de l’activité des cyclones tropicaux dans le golfe du Bengale. Le consortium a découvert que ces points névralgiques connaissent un réchauffement plus rapide que la moyenne mondiale. Une hausse de 1,5 °C de la température mondiale par rapport aux niveaux préindustriels se traduirait par une augmentation d’environ 2,1 °C pour les bassins de l’Indus, du Gange et du Brahmapoutre. De même, si la température mondiale augmentait de 2,0 °C, ces bassins hydrographiques se réchaufferaient d’environ 2,7 °C. La région est confrontée à un fort impact négatif du changement climatique sur les inondations, la production agricole, la production hydroélectrique et la santé humaine. Ces changements augmentent de façon linéaire avec la hausse de la température.

 

Le consortium ASSAR a reconnu leur capacité d’améliorer les connaissances sur la manière dont les différents pays et régions d’Afrique seraient affectés dans le cas d’une hausse de 2,0 degrés par rapport à 1,5 degré. L’équipe a analysé les changements prévus dans les températures et les précipitations dans 49 pays africains en fonction des deux scénarios, en utilisant les données de l’archive multimodèles CMIP5. Leurs travaux ont montré qu’en vertu du RCP 8.5, le continent africain dans son ensemble connaîtra une hausse de 1,5 et 2,0 °C en 2025 (2008-2043) et 2043 (2022-2058), respectivement. De plus, les pays arides et semi-arides se réchaufferont plus rapidement que les pays plus humides. Ces pays sont plus sensibles aux effets d’une hausse des températures. Les pays qui connaissent des conditions climatiques continentales, avec de grandes régions intérieures éloignées de la côte comme le Niger, le Burkina Faso et le nord du Mali, connaissent également des changements de température plus importants. Alors que les précipitations mondiales devraient augmenter d’environ 3 à 5 % par degré de réchauffement, 30 pays africains connaîtront une baisse des précipitations à +1,5 et +2 °C (y compris les pays d’Afrique australe, d’Afrique du Nord occidentale et d’Afrique de l’Ouest), tandis que 19 pays devraient enregistrer une hausse des précipitations. Il s’agit notamment d’une grande partie de l’Afrique de l’Est et des parties orientales de l’Afrique de l’Ouest et du Nord. Les répercussions différentielles et les risques à ces deux niveaux de température n’ont pas été quantifiés et révèlent une lacune qui fera l’objet d’études futures.

 

Les régions arides et semi-arides affichent des taux de changement relatif des précipitations plus rapides, peu importe la direction du changement. Une hausse supplémentaire de 0,5 °C est importante pour les pays africains, ce qui exige à la fois des efforts urgents pour rester aussi bas que possible en deçà du seuil de 2 °C afin de ralentir le rythme du réchauffement et d’investir dans la résilience au réchauffement inéluctable.

 

Signification des résultats 

Dans les trois cas, les répercussions des hausses de 1,5 et de 2 degrés sont beaucoup plus importantes que la moyenne mondiale. Bien qu’il y ait beaucoup d’adaptation autonome au climat actuel, il y a aussi beaucoup d’adaptations planifiées ou techniques qui peuvent avoir un impact plus important sur l’environnement, par exemple en ce qui concerne l’élévation du niveau de la mer. Les adaptations prévues modifient le paysage physique du delta, et c’est dans ce contexte que les gens continueront de s’adapter. L’élévation du niveau de la mer risque de rendre le développement durable plus difficile, d’autant plus que les actifs et la population vivant dans les zones à risque sont susceptibles d’augmenter. L’équipe HI-AWARE souligne que même le scénario supposé plus sûr d’une hausse de 1,5 °C ne convient pas à une planification robuste de l’adaptation aux changements climatiques. La formulation de politiques solides d’adaptation au changement climatique doit reposer sur une série de climats potentiels futurs. Les répercussions des changements prévus des températures et des précipitations dans le cas d’une hausse de 1,5 et de 2,0 °C seront grandement fonction de la sensibilité de certaines sociétés africaines et des moyens d’existence dont elles dépendent.

 

 

 

Réalisations de l’IRCAAA

En relevant le défi de contribuer au rapport spécial du GIEC, le programme IRCAAA a réalisé des progrès remarquables. Tout d’abord, les consortiums ont préparé dans un court laps de temps de nouvelles analyses et des activités scientifiques connexes qui ont rassemblé la science climatique, les répercussions biophysiques et économiques, la vulnérabilité et les politiques à la lumière des préoccupations liées à une hausse de 1,5 °C. Ces analyses et activités s’ajoutent à ce que les consortiums s’étaient engagés à faire. Deuxièmement, des scientifiques sélectionnés de l’IRCAAA ont été encouragés à participer à une réunion préliminaire et à présenter leurs conclusions à l’occasion de celle-ci, et ont discuté avec des auteurs pendant qu’ils travaillaient sur le rapport spécial. Enfin, les chercheurs ont rapidement produit quatre articles évalués par des pairs sur les répercussions et les conséquences d’une hausse de 1,5 °C et de 2 °C dans chaque point névralgique, à temps pour les échéances fixées par le processus du GIEC. Cette entreprise remarquable démontre la capacité de l’IRCAAA à tirer parti des efforts de recherche des consortiums à travers les points névralgiques pour produire des données pertinentes pour répondre aux questions politiques et scientifiques urgentes à l’échelle mondiale.

 

 

 

Mitchell et al. (2016) Realising the impacts of a 1.5 degree warmer world. Nature Climate Change, 6 June. Publication électronique anticipée. Pp 1-2.

Schleussner et al. (2016) Differential climate impacts for policy-relevant limits to global warming: the case of 1.5◦C and 2◦C: Earth Syst. Dynam., 7, 327–351.

Mitchell et al (2016) ibid.

http://www.eci.ox.ac.uk/events/2016/1point5degrees/

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