BLOGUE | La collaboration et l’adaptation aux changements climatiques : plus que la somme de ses parties

La collaboration et l’adaptation aux changements climatiques : plus que la somme de ses parties

 

Par Bruce Currie-Alder, chef de programme de l’IRCAAA

 

Confronté à des années de sécheresse et à la menace permanente du Jour zéro, c’est-à-dire le jour où le système public de distribution d’eau sera coupé, Le Cap est un lieu propice à la réflexion sur l’évolution de notre environnement et les moyens de nous y adapter. À un moment des plus opportuns, cette cité mère a servi de lieu de rencontre à l’Initiative de recherche concertée sur l’adaptation en Afrique et en Asie (IRCAAA) à l’occasion de la conférence Adaptation Futures 2018.

 

L’IRCAAA a financé quatre consortiums de recherche transdisciplinaires visant à renforcer la résilience des populations et des lieux vulnérables aux répercussions des changements climatiques. Au sein de chaque consortium, de multiples organisations collaborent de façon exceptionnelle et réunissent leurs efforts autour d’un même programme de recherche. Ensemble, les quatre consortiums de l’IRCAAA comptent plus de 40 organisations et 450 chercheurs et praticiens qui travaillent dans plus de 15 pays d’Afrique et d’Asie.

 

Sept ans après sa création, le bilan de l’IRCAAA dépasse les attentes : 60 publications à comité de lecture et 600 résultats de recherche ont été produits. Collectivement, les participants de l’IRCAAA ont représenté une partie importante du programme scientifique lors de la conférence Adaptation Futures 2018, avec plus de 30 séances spéciales (sur des thèmes allant des femmes dans les points névralgiques des changements climatiques jusqu’aux frontières de la recherche sur l’adaptation), plus de 30 présentations orales et 20 affiches.

 

La coordination des travaux de recherche et des interventions sur une échelle aussi grande représente un défi de taille, mais l’IRCAAA a réussi à le relever avec brio. Notre rassemblement au Cap nous a donné l’occasion de présenter le meilleur de chaque consortium : la production de connaissances, le renforcement des capacités ainsi que la mobilisation des parties prenantes afin de faire avancer la science et de produire des améliorations tangibles. Voici quelques exemples :

 

  • Adaptation à différentes échelles dans les régions semi-arides (ASSAR) : ce consortium a effectué ses travaux de villages en quartiers à l’aide de scénarios permettant d’explorer les répercussions des changements climatiques sur la différence sociale, la gouvernance, les services écosystémiques et les systèmes de connaissances. Ces travaux apportent de nouvelles preuves de ce qu’une adaptation juste et efficace peut offrir aux communautés marginalisées et vulnérables.

 

  • Nouveaux mécanismes de résilience dans les pays semi-arides (PRISE) : ce consortium a adopté une approche mettant l’accent sur les politiques, en commençant par les problèmes rencontrés par les décideurs, notamment les risques et les possibilités liés aux chaînes de valeur et aux pratiques commerciales. Ces travaux ont permis d’approfondir nos connaissances sur l’adaptation privée ainsi que les mesures prises par les sociétés et les foyers en dehors des planifications nationales et des finances publiques.

 

  • Deltas, vulnérabilité et changements climatiques : migration et adaptation (DECCMA) : ce consortium a mené une étude auprès de 6 000 personnes vivant dans des zones de départ et d’accueil de migrants afin de comprendre à quels endroits et pour quelles raisons les gens décident d’émigrer, et les conséquences pour les hommes et les femmes. Ces travaux ont permis de produire la première évaluation transfrontalière des vulnérabilités sociales dans le delta du Ganges-Brahmaputra-Meghna, dont les résultats sont mis à profit dans le cadre du Bangladesh Delta Plan 2100.

 

  • Recherche sur l’adaptation, l’eau et la résilience en Himalaya (HI-AWARE) : ce consortium a permis d’acquérir des données manquantes à l’échelle régionale sur les répercussions des changements climatiques déterminées par le Groupe d’experts intergouvernemental OMM/PNUE sur l’évolution du climat (GIEC). Les résultats ont montré qu’un tiers des glaciers d’Asie sont en train de disparaître avec un réchauffement de +1,5 °C. Dans le cadre de ces travaux, des solutions pilotes ont également été mises en oeuvre, comme des pompes d’irrigation solaires portatives pour favoriser l’agriculture et des toitures modulaires permettant de réduire le stress thermique dans les espaces intérieurs.

 

Ces résultats confirment l’importance accordée aux points névralgiques des changements climatiques, à savoir des zones où un fort signal de changements climatiques s’ajoute à une large concentration de populations vulnérables, pauvres ou marginalisées (référence : De Souza et al., 2015).

 

akr4
Participants de l'IRCAAA au Cap, juin 2018

 

Notre séjour au Cap nous a également donné l’occasion d’approfondir de nouvelles perspectives provenant de l’ensemble des consortiums, telles que les suivantes :

  • Repoussement des limites de la climatologie : les recherches ont montré qu’un réchauffement de 1,5 °C seulement est déjà trop important pour les points névralgiques des changements climatiques;
  • Progression de notre compréhension de l’égalité entre les sexes et l’équité sociale : nous savons maintenant que la vulnérabilité prend plusieurs formes et qu’elle ne concerne pas uniquement les femmes;
  • Nouvelles données montrant que la migration est une stratégie d’adaptation qui doit être reconnue;
  • Essais pilotes de nouvelles options pour une adaptation efficace, comme des services d’assainissement et des logements résistants aux inondations;
  • Apprentissage de meilleurs moyens de créer des recherches en vue de retombées, qui permettent d’informer et d’aider les communautés, les entreprises et les gouvernements.

 

Ces connaissances ont été le fruit d’une combinaison fortuite de collaborations planifiées et nouvelles. Sur une période de plus de cinq ans, l’IRCAAA a favorisé l’apprentissage au moyen de tables de pays, de groupes de travail et de projets conjoints réunissant différents consortiums. Les collaborations ont toutefois été plus fructueuses que prévu, et la force des relations nouées a permis à l’IRCAAA de profiter d’occasions inattendues (référence : Cundill et al., 2018). Ces collaborations ont notamment permis d’apporter de nouvelles données sur les répercussions du réchauffement de +1,5 °C dans les points névralgiques des changements climatiques, ainsi que sur les liens entre les changements climatiques et les migrations. Au cours des mois à venir, de nouvelles occasions se présenteront à nous avec le prochain lancement du rapport spécial du GIEC, l’adoption d’un pacte mondial sur la migration et les préparations à la CdP 24.

 

L’un des signes montrant la réussite d’une collaboration est la formation d’identités multiples. Au début, les participants s’identifiaient à l’organisation à laquelle il était rattaché, mais ils ont appris à se sentir membres d’un consortium collaborant à un plan de travail commun. À mesure que chaque consortium gagnait en maturité, les participants se sont également identifiés aux thèmes, qui se recoupent à travers différents consortiums. Ainsi, une participante de l’IRCAAA peut se sentir membre à la fois du Sustainable Development Policy Institute comme étant son organisation, du consortium PRISE et des travaux sur la migration menés dans différents programmes. Si l’IRCAAA dans son ensemble compte des centaines de participants, chacun de ses membres a développé son propre rôle et sa propre contribution.

 

L’IRCAAA est prête à poursuivre son action tout au long de 2018 et au-delà. Nous continuons de relier la recherche aux politiques et à la pratique, non seulement en produisant des ensembles de données et des publications à comité de lecture, mais également en mobilisant les parties prenantes et en apportant des solutions. Par exemple, le gouvernement du Botswana aimerait reproduire la formation sur l’évaluation des vulnérabilités et des risques de l’ASSAR dans l’ensemble du pays, et des technologies pilotes du consortium HI-AWARE sont en voie de mise à l’échelle au Pakistan et au Bangladesh afin d’être accessibles par des milliers d’autres personnes. Le consortium DECCMA participe à la conception du financement des nouvelles adaptations au Bangladesh. De son côté, le consortium PRISE contribue au dialogue Talanoa et il travaille aux côtés du gouvernement sénégalais et du Forum politique de haut niveau des Nations Unies sur le développement durable.

 

La collaboration favorisée dans le cadre de l’IRCAAA s’est renforcée à mesure que les pays du monde ont adopté les objectifs de développement durable et l’Accord de Paris. Les résultats mentionnés ci-dessus permettent d’avancer sur l’objectif mondial relatif à l’adaptation (article 7) par le renforcement des capacités d’adaptation et de la résilience et la réduction des vulnérabilités aux changements climatiques. Les choses n’ont pas toujours été faciles. Le défi de faire passer des messages clairs et de communiquer efficacement avec les décideurs peut être aussi intimidant que la planification d’un projet de recherche sur le terrain ou la réalisation d’une analyse de données. Malgré tout, nos efforts sont bien récompensés. Il est certain pour moi que la précieuse contribution de l’IRCAAA continuera de porter ses fruits, ne serait-ce que par l’utilisation future de ses résultats dans le cadre du Climate & Development Knowledge Network et par les futures réalisations de ses participants en début de carrière, qui ont joué un rôle capital dans le succès de l’IRCAAA et qui perpétueront notre héritage pour bien longtemps.

TAGS