BLOGUE | S’adapter à quoi ? Réflexion sur les multiples moteurs du changement et stratégies d’intervention

Par Ahmed Khan, PhD. Fin gourmet, Ahmed est récipiendaire de la Bourse de perfectionnement professionnel du CRDI de 2017. Dans l’IRCAAA, il s’intéresse à la synthèse interconsortiums et aux outils de communication. Ses recherches portent plus généralement sur la gouvernance environnementale et la dimension humaine du changement planétaire. Ses travaux ont été publiés dans des revues comme Ambio, Bioeconomics, Climate Policy, Fisheries Research, Regional Environmental Change et Science.

Les plantains et les haricots rouges cuits à l’huile de palme sur un lit de flocons de manioc ou gari sont un plat unique aux Ghanéens. Ce mets succulent appelé Red Red peut être servi au petit déjeuner ainsi qu’au déjeuner, selon l’appétit (Photo 1). Bien que les plantains (et les haricots) soient des aliments de base courants en Afrique de l’Ouest, voire au-delà, ils ne sont pas souvent préparés et grillés ensemble pour produire cette richesse nutritionnelle. Le fait de consommer un Red Red une fois par jour (accompagné de soupe de chèvre) a été l’un de mes meilleurs moments lors de la réunion du consortium de recherche « Adaptation à différentes échelles dans les régions semi-arides » (ASSAR).

Red Red, un plat typique au Ghana

 

 

 

 

 

Photo 1 : Red Red, un plat typique au Ghana (Photo: P. Adiku)

ASSAR est l’un des quatre consortiums conçus et financés pour étudier les stratégies d’adaptation et renforcer les capacités dans les points chauds du changement climatique dans le cadre de l’Initiative de recherche concertée sur l’adaptation en Afrique et en Asie (IRCAAA). Ce n’est pas la première fois que je me rends au Ghana ni à une conférence sur l’adaptation aux changements climatiques. J’ai donc eu un sentiment de déjà-vu en écoutant les conversations sur les liens complexes entre le climat et le développement (et leurs conséquences pour les systèmes alimentaires). La dernière fois que j’ai eu un dialogue aussi privilégié, c’était à Negril en avril 2014, mais cette fois, au lieu du Red Red, la conversation était accompagnée de galettes jamaïcaines et de poulet à la jerk.

La question qui m’a tiraillé pendant tout ce temps est la suivante : « À quoi est-ce qu’on s’adapte ? » Étant donné que les changements climatiques sont transversaux et peuvent interagir avec d’autres facteurs mondiaux pour affecter divers services écosystémiques et nuire au bien-être humain, on peut plaider en faveur de réponses intégrées aux changements planétaires (changement environnemental et changement économique). En dépit de tant de pistes émanant de la recherche sur le changement global, très souvent, les relations entre les causes, les conséquences et les réactions ne sont pas linéaires ou directes, mais complexes, ce qui rend la corrélation et la causalité ambiguës et imprécises. Par conséquent, les outils de planification et d’intervention en matière d’adaptation ne sont pas très différents de la gestion des ressources naturelles ou du développement rural. Comment déterminer des interventions complémentaires pour relever à la fois les défis climatiques et ceux du développement ?

Je pense que la principale stratégie consiste à cerner le problème climatique dans son ensemble, et à rechercher des points d’entrée ou des occasions pour atteindre de multiples objectifs liés aux facteurs de changement mondiaux et locaux. Si certaines interventions d’adaptation sont tournées vers l’avenir, visant à atténuer les catastrophes et les risques futurs liés aux aléas climatiques, d’autres proposent une réflexion et se concentrent sur de nouvelles manières de gouverner, par exemple en renforçant les plans d’aménagement du territoire et en adoptant de nouvelles pratiques agricoles adaptées aux changements climatiques. Dans ce contexte, à la lumière du changement climatique, le maintien du Red Red comme aliment de base au Ghana exige des réformes des politiques en matière de production alimentaire, mais aussi l’interaction des agroécosystèmes, des moyens de subsistance et des institutions. Les inondations et la sécheresse sont des événements saisonniers qui affectent la production alimentaire au Ghana (Photo 2). Avec les extrêmes climatiques, les sécheresses prolongées peuvent entraîner de multiples problèmes au-delà de la sécurité alimentaire, tels que les changements dans l’utilisation et la couverture des sols, les migrations, les conflits liés à l’accès aux ressources et la privation des droits. Ainsi, les stratégies visant à assurer la sécurité alimentaire dans le cadre de scénarios climatiques extrêmes doivent tenir compte d’interventions multiples et cibler divers secteurs (photo 3).

A farm vulnerable to prolonged drought in Northern GhanaFlood zones in coastal areas of Accra

Image retirée.Photo 2 : Une ferme vulnérable à la sécheresse prolongée dans le nord du Ghana et les zones inondables de la région du delta (Crédit photo : courtoisie des équipes de recherche ASSAR et DECCMA)

Ces défis mondiaux ont fait l’objet de quatre axes de recherche dans ASSAR, à savoir : les services écosystémiques, la différenciation sociale, la gouvernance et les systèmes de connaissance. Le cadre et la théorie du changement d’ASSAR mentionnent une variété d’interventions potentielles, mais reposent aussi sur l’apprentissage interrégional et le renforcement des capacités dans les zones arides vulnérables dans quatre régions couvrant deux continents (Asie et Afrique) et huit pays (Inde, Ghana, Mali, Botswana, Namibie, Éthiopie, Tanzanie et Kenya). Les aspects les plus remarquables de cette réunion d’une semaine sont le cadrage habile de la dynamique et des liens interéchelles dans les points chauds du climat semi-aride et la conception de méthodologies de recherche pour réfléchir sur ces multiples facteurs de changement. À une extrémité du continuum, on retrouve les enquêtes sur les ménages qui interrogent le bien-être, les moyens d’existence et la dynamique de genre à l’échelle communautaire; à l’autre extrémité, on examine la planification de scénarios de transformation avec des parties prenantes à l’échelle nationale, ainsi que la modélisation par simulation de l’augmentation de la température de 1,5 à 2,0°C.

Image retirée.Visioning for food security in Upper West Region by ASSAR researchers

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo 3 : Vision de la sécurité alimentaire dans la région du Haut Ghana occidental par des chercheurs d’ASSAR (Crédit photo : P. Adiku)

Incontestablement, l’importance accordée à l’échelle soulève toutes sortes de questions au sujet de la rigueur méthodologique, mais elle offre aussi des résultats de recherche fructueux et exerce un impact important sur les politiques et la pratique. Pour commencer, l’éventail des résultats produits jusqu’à présent comprend les rapports de recherche traditionnels et formels et les articles de revues, ainsi que des reportages photo, des mémoires, des vidéos, des bandes dessinées et des blogues.

Il a été intéressant et inspirant de constater l’apprentissage à grande échelle parmi les chercheurs de plus de 10 établissements et divers partenaires communautaires, notamment START, Oxfam et ATREE. « Recherche et changement », un récit factuel de l’impact, a été le moment le plus émouvant. Parmi les exemples remarquables, mentionnons les étudiants qui ont obtenu des subventions de voyage pour des visites de courte durée et des mentorats dans d’autres établissements, ainsi que les nominations de chercheurs membres des groupes de travail du GIEC. J’ai aussi apprécié les parties de ping-pong et de football (soccer) en soirée, ainsi que le jamboree musical animé. Ces activités sociales m’ont permis d’établir des relations avec des collègues, de partager des expériences et de discuter de plans de carrière au-delà de l’IRCAAA.

Le dernier jour, en me rendant d’Akosombo à Accra, j’ai réfléchi à la dernière séance à laquelle j’ai assisté avec Mark New (chercheur principal pour ASSAR) sur les résultats souhaités. Les idées issues de la table ronde sont de bon augure avec la théorie du changement de l’IRCAAA, qui se fonde sur des résultats basés sur des preuves, des sphères d’influence plus larges et l’adoption de politiques, et l’impact local et régional.

À la fin de tout ça, je me suis souvenu de l’une des citations populaires de Wole Soyinka, qui nous dit que le meilleur processus d’apprentissage de n’importe quel type d’artisanat est simplement d’observer le travail des autres. En effet, j’ai beaucoup appris des collègues d’ASSAR, et j’attends avec impatience la prochaine réunion de l’IRCAAA à la conférence Adaptation Futures en 2018, en Afrique du Sud.

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